Comprendre ce que coûte une photo culinaire

©Pixellie - CookiesIl m’a fallu plusieurs années avant de réussir à fixer le prix de mes photos. Encore aujourd’hui il m’arrive d’hésiter avant d’envoyer un devis. Bien souvent les photographes vont me dire que mes prix sont un peu bas tandis que les clients eux vont les trouver trop hauts. Je les entends souvent dire qu’un autre photographe pratique des prix bien plus attractifs. Vérité ou tentative de négociation maladroite ? Vérité probablement. Mais pour quelle qualité ? Est-ce vraiment un travail équivalent ?

 

Je suis censée satisfaire mes clients, mais je suis également censée bien faire mon travail et en vivre. Et il n’est jamais bon ni pour soi ni pour les autres professionnels de casser le marché. Alors je tiens bon et j’explique : quel travail se cache derrière la réalisation d’une photo culinaire.

Un nouveau client enthousiaste vient me voir. Il souhaite que je mette en scène ses produits dans des recettes originales. Il me demande donc de créer les recettes et de lui fournir de jolies photos pour les accompagner, ainsi que les textes avec les explications bien rédigées évidemment.

 

C’est là que je lui annonce le prix. Alors mon nouveau client enthousiaste devient tout pâle. Il ne s’attendait pas à ça. Il pense sans doute que je me moque de lui parce que mettre quelques ingrédients dans une assiette et cliquer sur un bouton, ça ne peut pas être aussi cher ! 
Sauf que non. Je ne me moque pas et mon prix reflète bien le coût réel d’un photo de recette.

 

En réalité, mon nouveau client enthousiaste (qui ne l’est plus tant à ce stade) ne sait pas quel travail représente sa demande, ou plutôt quels « travails » au pluriel, parce qu’il me demande en réalité d’exercer plusieurs métiers !
Je vais donc devoir le lui expliquer pour l’aider à comprendre ce que couvre le prix d’une photo culinaire.

 

On peut distinguer 3 grandes étapes logiques et nécessaires dans la réalisation d’une photo de recette :

• La préparation
• La réalisation
• La finalisation

 

 

1ère ETAPE : LA PREPARATION
Tout ce qu’il faut faire en amont pour que la réalisation se passe bien

Je vous vois déjà préparer votre jolie vaisselle et votre appareil photo. Mais je vous arrête tout de suite : on n’en est pas encore là !
La première étape consiste à s’assoir derrière son bureau et à faire des recherches. Ces recherches vont servir à faire des propositions au client. Et une fois les propositions validées par le client, il sera enfin temps… d’aller faire les courses.

 

Recherches et propositions : définir les attentes précises du client

Avant toute chose, je vais devoir tenter de cerner au plus près les attentes de mon client. Il s’agit même parfois de l’aider à les préciser, voire les anticiper.
Pour créer une recette qui met en scène un produit, je dois commencer par chercher si d’autres recettes existent déjà avec ce produit ou un produit similaire. Parfois le client souhaite que je fasse « pareil » et parfois il préfère que je fasse « autrement ». Dans tous les cas, je dois prendre connaissance de l’existant et en fonction de cela faire une ou plusieurs propositions.
Une fois que mon client a arrêté son choix sur une recette, j’enfile ma casquette de styliste (Stop ! Rangez la jolie vaisselle, on n’y est toujours pas !) et je fais de nouvelles recherches. Cette fois mon objectif est de trouver des images pour créer un tableau d’inspiration, un moodboard, qui va servir de base de discussion et me permettre soit de comprendre ce que le client attend en matière de visuel soit d’être une force de proposition en fonction de l’image qu’il souhaite communiquer. Souvent un peu des deux : écoute et conseil.
Le fait de se soustraire à cette étape est souvent source de malentendu. N’oubliez pas que bien souvent le client ne connaît pas les bons mots pour bien se faire comprendre du styliste ou du photographe !
A vote avis, combien de temps ai-je passé à faire tout cela ? Et ce n’est pas la seule partie du travail invisible… Continuons donc !

 

→ Les bons mots pour bien se comprendre (article à venir)

 

Les courses : sans ingrédient et sans vaisselle pas de sujet pour la photo

Une fois que nous sommes fixés sur le choix des recettes et sur le style des visuels, il est temps pour moi de quitter mon bureau et d’attraper (non toujours pas la jolie vaisselle) mes sacs de course !
Cela va peut-être vous étonner, mais les ingrédients ne poussent pas par miracle dans mon studio ! C’est bien dommage, je vous l’accorde ! Or pour faire une recette, il faut des ingrédients, je dois donc aller les acheter et il faut bien que le client les paye. (Quand un maçon vient poser chez vous du carrelage, il ne vous offre pas les carreaux et la colle, si ?)
Il est arrivé que le client me propose de faire lui-même les courses pour économiser sur mon temps. Mais c’est une fausse bonne idée. Parce que le client n’est pas styliste et ne sait pas choisir les bons ingrédients ni les bonnes quantités. Il raisonne comme s’il allait faire des courses pour préparer son repas. Du coup ses achats sont inadaptés à la réalisation d’une photo, à la fois en qualité et en quantité, et je ne peux alors pas travailler correctement. Il vaut donc mieux me laisser faire. Et bien souvent, le fait de voir sur les étals des ingrédients auxquels je n’ai pas pensé avant me donne de nouvelles idées pour apporter un petit plus à la photo.
En matière de stylisme, le client a le choix : soit il me donne un budget pour acheter du stylisme, soit il se contente de mon matériel que je mets à sa disposition. Ou un peu des deux : je fais quelques achats nouveaux et je complète avec ce que j’ai déjà. Tout dépend de ses exigences. Évidemment, s’il souhaite une assiette rouge et que je n’en ai pas, il va devoir la prendre à sa charge…
Après toutes ces courses, je rentre, je range et vu l’heure, je mets la table pour nourrir ma famille affamée ! La jolie vaisselle, je la sortirai demain !
Et pourtant, à ce stade, toujours pas un seul pixel de photo… C’est encore du travail invisible.

 

2ème ETAPE : LA REALISATION

Le travail de stylisme et de photographie que tout le monde voit – ou presque…
C’est en effet la partie du travail la plus visible et pourtant tout le monde ne se rend pas bien compte du temps que cela prend : 
• Il faut faire la recette
• Il faut la mettre en scène
• Il faut l’éclairer
• Il faut la prendre en photo
• Il faut ajuster la mise en scène
• Il faut reprendre la photo
• Il faut la traiter rapidement
• Il faut l’envoyer en validation
• Il faut attendre le retour du client
• Il faut recommencer, ou pas

 

Elaboration : cuisiner comme on maquille une star

Imaginons que le client m’a demandé de réaliser une tarte. Combien de temps vous faut-il pour faire une tarte ? 3 minutes ? Bien sur que non ! Et bien moi c’est pareil. Il me faut au moins 1 heure, le temps de la faire et de la cuire.
Donc, imaginer que l’on va faire une photo culinaire en moins d’une heure n’est absolument pas réaliste.
Ensuite, il faut penser que je ne dois pas préparer une simple tarte mais une tarte qui va être prise en photo. Vous voyez la nuance ? Je vais devoir foncer le moule parfaitement, ajuster les fruits régulièrement, surveiller très exactement la cuisson…
Et puis la tarte c’est comme une star, pour qu’elle soit belle, il faut la maquiller un peu… On réajuste une feuille de menthe, on brumise les fruits rouges… Cela doit paraître frais et appétissant vu depuis l’oeil de l’objectif qui est sans concession. 
La tarte que l’on vous sert à table n’est jamais aussi parfaite tout simplement parce qu’elle est beaucoup plus spontanée. On ne la dresse pas à la pince à épiler !

 

→ Conseils au blogueur culinaire débutant (article à venir)

 

Mise en scène : dresser le décors

Voilà, vous pouvez enfin la sortir votre jolie vaisselle ! Choisir le fond, les tissus, les accessoires… Créer un monde autour du sujet pour raconter l’histoire convenue avec le client : sommes-nous dans la cuisine en train de préparer le plat ? Sommes-nous à table en famille ? Ou bien alors entre amis ? S’agit-il d’un plat du quotidien ou d’un plat de fête ? Sommes-nous en été ou en hiver ? C’est à ça que sert le stylisme : mettre en valeur le plat au milieu d’une ambiance dans laquelle on peut se projeter et donner envie de reproduire ce que l’on voit. 

 

→ Les différents styles en photographie culinaire (article à venir)

 

Eclairage : le plus gros travail du photographe en studio

Ensuite il faut éclairer votre scène. Que vous utilisiez la lumière d’une fenêtre ou bien des flashs, il faut quand même travailler la lumière : diffuseur, réflecteur, miroir, carreau de verre… La lumière se sculpte pour participer à l’histoire racontée. Le photographe va créer des ombres ou les atténuer, jouer avec les brillances, éclairer certains points, atténuer certains reflets… La lumière sert à diriger le regard et à habiller le sujet pour le montrer sous son meilleur jour.
C’est étymologique, photographier, c’est dessiner avec la lumière : il n’y a pas de photo sans lumière.

 

→ La lumière : matière première du photographe (article à venir)

 

Prise de vue

C’est la partie technique, celle où le photographe gravite ente son appareil et l’écran de son ordinateur. Celle où il touche à tout plein de boutons et de curseurs.
C’est aussi l’étape où on ajuste le stylisme et la lumière. En réalité, ces étapes s’entremêlent car elles se servent les unes et les autres : quand on bouge le stylisme, on bouge aussi la lumière, le cadrage et la mise au point et tout cela se contrôle mieux à partir de l’écran de l’ordinateur. C’est à cette étape que le binôme styliste-photographe fonctionne le plus. 
C’est à cette étape là que tout le monde pense lorsque l’on parle de photographie culinaire.

 

Traitement rapide de l’image

En tant que professionnelle, je prends mes photos en RAW. C’est le format natif de mon appareil, un format brut que l’on peut ensuite travailler en post-traitement sans perte de résolution.
Mais qui dit format brut, dit image non finalisée. C’est comme un diamant non taillé. C’est beau, mais cela ne brille pas.
Donc pour présenter ma photo, je dois la traiter rapidement. Parce que mon client ne sait pas se figurer le résultat final. Si je lui envoie la photo brute, il ne va pas savoir l’apprécier.
Alors je la traite un peu : je joue sur les réglages de base pour donner un peu de peps à mon image, je corrige quelques détails afin que mon client ne se focalise pas dessus. Parce que si je ne le fais pas, je sais qu’il focalisera dessus.
Et quand j’estime que la photo est enfin présentable, je l’envoie en validation.

 

Validation : l’attente

Voilà. J’ai envoyé ma photo à mon client et maintenant, j’attends. Je suis bloquée tant qu’il ne me répond pas. Je peux éventuellement préparer une nouvelle recette, mais je ne peux pas la mettre en place : mon plateau (le poste sur lequel est installée la photo en cours) est bloqué. Tant que le client n’a pas donné son accord, je ne touche plus à rien. Il validera peut-être la photo, sans doute même. Mais il peut aussi demander de bouger un accessoire, de changer une feuille de salade… Et il n’y a rien de plus agaçant que de devoir remettre tout en place juste pour une feuille de salade !
Alors j’attends. Et j’attends parfois longtemps. Parce que le client, lui, n’a pas toujours conscience que j’attends. Ou alors il l’oublie. Il vaque à ses occupations, poursuit ses réunions. Va prendre un café…
Et moi j’attends.

 

Re-shoot ou pas

Cela dépend de la validation : parfois, il faut faire un simple ajustement en retouche, parfois il faut déplacer un grain de poivre ou changer une assiette… Il arrive souvent que le client me demande un changement, puis un autre avant de revenir finalement à la première version… Cela me fait beaucoup sourire quand le client se rend compte qu’il suffisait de me faire confiance…
Et parfois il faut tout refaire. Ce dernier cas est heureusement très rare et arrive soit quand j’ai mal géré la première étape, celle de la préparation qui consiste à comprendre les attentes du client, soit quand le client ne sait pas ce qu’il veut ou n’ose pas prendre une décision…

 

3ème ETAPE : LA FINALISATION

Enfin mes photos sont validées. Mais mon travail n’est pas pour autant finit.
Je dois encore les travailler un peu ou beaucoup selon les cas.
Puis je dois rédiger les recettes.
Et enfin je dois envoyer le tout à mon client et établir ma facture.
Encore un peu de travail invisible en perspective !

 

Post-traitement et retouche

Vous l’avez vu un peu plus haut : j’ai déjà procédé à quelques ajustements avant d’envoyer ma photo en validation. Mais je n’ai pas tout fait. Il me reste souvent quelques détails à régler pour la finaliser complètement. En général, pour une photo de recette, cela ne va pas beaucoup plus loin. Il ne me reste plus qu’à convertir ma photo dans un format, une résolution et une taille adéquat en fonction de l’usage qui en sera fait.
Mais dans certains cas, en packaging notamment, mon client me demande plus : on passe alors au stade de la retouche et là ce ne sont plus les mêmes compétences. En tant que graphiste, j’ai appris à le faire, jusqu’à une certaine limite. Mais ce n’est pas le cas de tous les photographes ou alors ils n’aiment pas ça et beaucoup confient ce travail à des retoucheurs.

 

→ Post-traitement : ne pas confondre développement numérique et retouche (article à venir)

 

Rédaction

Bon, évidemment, on ne me demande pas d’avoir la plume d’un grand auteur. Mais pour écrire une recette, je dois tout de même savoir adapter mon ton et mon vocabulaire au lecteur attendu. Si je souhaite sensibiliser à l’écologie, je vais insister sur l’importance d’utiliser des ingrédients bio et de saison. Si je m’adresse à des personnes qui n’ont jamais tenu le manche d’une casserole, je vais éviter les termes comme « cul-de-poule » ou « Maryse »… 
Quel que soit le lecteur, je dois souvent détailler certains gestes qui pourtant aujourd’hui me paraissent évidents. Car tout comme la photographie, la cuisine possède son vocabulaire technique et son savoir-faire. Mon travail consiste alors à vulgariser cela afin que tout le monde puisse le comprendre et réaliser facilement la recette que je propose.
C’est franchement la partie que j’aime le moins. L’écriture des recettes. Noter les temps de préparation et de cuisson, apprécier la difficulté, deviner qui sait faire quoi… Cela dépend tellement de la personne qui cuisine ! 
Je souhaite souvent que quelqu’un prenne le clavier à ma place. Mais cela n’arrive jamais, alors je m’applique !

 

Livraison et utilisation des images

Me voilà finalement avec ma casquette de cheffe d’entreprise et de comptable : je confie enfin mon travail à mon client et je lui présente ma facture. A ce stade, je suis contente de moi et normalement, mon client l’est aussi !
Il me reste un dernier détail à lui rappeler : que va-t-il pouvoir faire avec mes photos ? (C’est un des points essentiel du devis, mais le client a tendance à l’oublier…)
J’ai bien dit MES photos. Car voilà une chose bien compliquée à comprendre pour beaucoup : la photo reste la propriété du photographe. Le client, lui, achète le droit de l’utiliser. Subtilité de la propriété intellectuelle… Et la photo « libre de droit » n’existe pas en France. Et oui, le droit français n’est pas simple, c’est bien pour cela qu’il existe aussi des juristes ! Mais cette casquette là, je la garde pour un autre article. Parce que les droits méritent bien un article à eux seuls !

 

→ La photographie et les droits (article à venir)

 

EN CONCLUSION

Il vous a fallu quelques minutes pour lire ces lignes.
A vote avis, combien de temps m’a-t-il fallu pour faire tout ça « en vrai » ?


Voilà donc ce que paye mon client à nouveau enthousiaste je l’espère : 
• des compétences de couteau-suisse : je suis à la fois commerciale, directrice artistique, responsable des achats, cheffe culinaire, styliste, photographe, retoucheuse, auteure et comptable,
• des savoirs-faire et de l’expérience,
• du matériel et des matières premières,
• du temps. Beaucoup de temps.

 

Alors, ma photo, vous la trouvez toujours chère finalement ?

 

 

Lou Munck
contact@pixellie.fr

Je m’appelle Emilie et je suis photographe et créatrice culinaire. J’ai créé le Studio Pixellie en 2014 à l’issue de ma formation d’infographiste. Il est situé à Saint-Leu-la-Forêt, une jolie petite ville au nord de Paris. Et sinon ? Je suis végétarienne et éco-sensible. J’aime marcher sans but ni destination. J’ai toujours un livre à porté de main. J’aime apprendre. Je m’intéresse au fonctionnement de l’humain : psychologie, sociologie, neurologie, nutrition… J’aime dessiner et fabriquer des choses avec mes mains. Je pratique le yoga et la boxe française. J’ai un chat noir qui s’appelle Charlie. Je suis membre de la Compagnie Nice To Meet You !

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